Akutuk : le chant de l’eau, par Loïs Zongo
Parfois, la musique naît là où on l’attend le moins. Au cœur des forêts tropicales d’Afrique centrale, loin des studios et des grandes scènes, des femmes transforment les rivières en orchestres vivants. Pas d’instruments à cordes. Pas de peaux tendues. Juste leurs mains, leurs corps, en harmonie avec l’eau. Ce rituel s’appelle l’Akutuk.
Une alchimie entre rythme, nature et transmission orale. Loin d’être une simple curiosité folklorique, l’Akutuk est un langage musical ancestral, transmis de mère en fille au sein du peuple Baka, dans l’aire culturelle Fang-Beti au Cameroun. Pratiquée exclusivement par les femmes, gardiennes de la vie, cette musique aquatique se joue dans des lieux précis. (Rivières, bassins, points d’eau isolés) La forêt devient alors caisse de résonance, et l’eau, instrument sacré. Parmi les voix contemporaines qui redonnent vie à l’Akutuk, une figure se détache : Loïs Zongo. Enfant de la côte, née au bord d’un fleuve, elle est aujourd’hui la militante principale du retour à la rivière. Son enfance bercée par les vagues des rivières lui a permis d’observer les cycles de l’eau, d’en comprendre le langage, et de tisser un lien profond avec cet élément devenu instrument de son art. « Les premiers instruments de musique étaient issus de la nature.
Pour moi, l’Akutuk est une manière essentielle d’exprimer notre lien profond avec elle. En transformant l’eau en instrument, nous faisons résonner quelque chose de fondamental. C’est une pulsation universelle, semblable au battement d’un cœur. » Loïs Zongo, percussionniste aquatique. Une transe aquatique, régie par des gestes précis. Des frappes de mains nues sur la surface de l’eau comme sur un tambour, accompagnées de pas de danse et de chants. Ce qui produit alors, une symphonie rythmique faite de bulles, de claps et de grondements sourds. Chaque frappe devient une note. Chaque éclaboussure, un souffle. Aujourd’hui, cette musique écologique dépasse les frontières grâce au groupe ‘’Akutuk Origins’’ fondé par Loïs Zongo. Elle est auteure de nombreux spectacles visuels et sonores, témoins de cette énergie aquatique, fascinante pour les publics du monde entier. « Akutuk est un art peu connu qui intrigue dès la première expérience. Le public occidental est souvent fasciné en réalisant que l’eau peut résonner comme un tambour. Certains peinent à croire qu’aucun instrument n’est dissimulé sous l’eau.
D’autres, habitués aux prouesses technologiques, imaginent que des capteurs sur mon corps génèrent ces sons. À la fin, les questions fusent. » Loïs Zongo / percussionniste aquatique Longtemps méconnue, cette pratique suscite aujourd’hui un intérêt croissant. Mais elle reste fragile. Déforestation, acculturation, pollution, autant de menaces qui pèsent sur ce patrimoine vivant. À l’heure où les musiques électroniques saturent les scènes et où les traditions s’effacent, l’Akutuk nous murmure une vérité essentielle: Le corps et la nature suffisent à créer la beauté.