Blick Bassy : “L’afrofuturisme commence par le retour aux sources.”
Artiste aux mille talents, Blick Bassy incarne une Afrique qui puise dans ses racines pour éclairer son avenir. De la terre rouge de Yaoundé aux scènes du monde entier, le chanteur, écrivain et entrepreneur culturel porte haut les couleurs du Cameroun, du peuple Bassa et des luttes oubliées. Dans cet entretien intime, il revient sur son enfance, son engagement pour la mémoire historique, sa quête d’authenticité, et son regard sur la culture comme moteur de transformation sociale. Un vibrant plaidoyer pour un retour aux sources éclairé et conquérant.
Bonjour Blick Bassy ! C’est un plaisir de vous recevoir sur Iyanka !
Bonjour et merci beaucoup pour l’invitation Enfant du Cameroun, de la terre rouge de Yaoundé, quels souvenirs gardez-vous de votre jeunesse au Cameroun? Comment vos racines ont-elles nourri votre art ? Mes souvenirs du Cameroun sont aussi nombreux que divers. J’ai eu la chance de vivre quelques années de mon enfance au village, auprès de mes grands-parents, mais aussi auprès de mes oncles et de mes parents. Ces moments viennent et reviennent en premier dès qu’il m’arrive de penser au Cameroun. Ces moments ont forgé et structuré ma pensée, mon être. Cette substance a d’ailleurs fortement contribué non seulement à la construction de l’être que je suis devenu, mais aussi à au developpement de l’artiste que je suis. J’ai grandi entre le quartier Nkolmesseng à Yaoundé et les villages de mes parents, oncles et grands-parents. Ayant donc eu une éducation où la présence au village était importante, ces souvenirs sont remontés de manière puissante lorsque je suis arrivé en France. Mes textes le rappellent d’ailleurs, car pour moi, la mise en place d’un état part d’une perspective endogène.
Vous êtes l’un des ambassadeurs de la langue bassa. Chanter en bassa : un choix naturel ou un acte revendicatif, voire politique ?
Chanter en Bassa est d’abord une démarche de sincérité, de mise à nu. Pour moi, chanter est une expression de la perspective de vie qui m’anime. La langue Bassa, étant ma première langue, a donc structuré ma pensée et l’imaginaire associé au Cameroun. Mais c’est aussi une démarche politique, car tout est politique et la politique est dans tout, comme le disait Um Nyobe. Il est essentiel d’œuvrer pour la sauvegarde de nos langues et de notre patrimoine. De plus, chaque langue est porteuse d’une mélodicité qui influence une mélodie quelconque. Or, le monde nous connaissant très peu, c’est aussi une opportunité de faire découvrir la musicalité de nos langues magnifiques.
Habituellement, comment conjuguez-vous modernité musicale et enracinement culturel dans votre processus créatif ?
Pour moi, cette démarche me semble presque évidente. Je suis né et ai grandi au Cameroun. Je suis parti du Cameroun à l’âge adulte, j’ai donc été imprégné de la petite part de camerounité qui se trouve ça et là, et elle a contribué à mon éducation. Aujourd’hui, je suis un citoyen du monde et je rencontre énormément de cultures, de musiques, de créations et de créateurs. De plus, je suis curieux. La démocratisation des outils issus des nouvelles technologies a également facilité l’usage de ces outils dans la création. Je m’amuse alors, à chacun de mes albums, à explorer ces outils, mais aussi à me confronter à des espaces sonores pas forcément familiers, ce que je trouve excitant, car cela m’oblige à sortir de ma zone de confort pour me réinventer.
Votre album 1958 rend hommage à Ruben Um Nyobè, figure emblématique de la lutte pour l’indépendance camerounaise. En quoi ce personnage vous inspire-t-il ?
L’envie de consacrer un album entier aux combattants de la liberté est venue d’une crise existentielle et identitaire. Il y a quelques années, je me suis retrouvé à me questionner sur la notion de Camerounais, à quoi cela renvoyait, mais je voulais comprendre pourquoi nos jeunes espaces que nous appelons pays continuent à connaître un fonctionnement bancal. Je suis donc remonté à l’histoire du Cameroun et me suis penché sur ce qui s’est passé. Il se trouve que mes grands-parents ont combattu aux côtés de Um Nyobe, j’ai alors décidé d’aller à la rencontre de cette histoire. Ce que j’ai appris m’a amené à leur consacrer un album. J’ai alors découvert, plutôt redécouvert, Um Nyobè, personnage incroyable que nous ne connaissons pas assez. Il faut plusieurs biopics pour raconteur Um Nyobe, l’une des personnalités les plus inspirantes que l’Afrique ait jamais connues.
Comment avez-vous articulé musique, mémoire et message dans cet album engagé ?
J’ai passé deux ans à récolter les témoignages, puis j’ai essayé de raconter à travers la poésie, afin d’apaiser les cœurs et d’aborder ce sujet encore présent à travers les traumatismes, mais aussi pour pouvoir raconter aux enfants de la France une période de son passé horrible. La poésie est essentielle pour créer les conditions d’écoute, c’est pour cela qu’elle est présente dans tous mes projets. L’objectif est la vérité, la réparation des esprits, des âmes et des corps. Il est essentiel d’avoir une démarche d’apaisement même en temps de colère, et l’art sait ouvrir les chemins de l’apaisement.
Au sujet de cet opus, le journal France Inter a écrit dans a déclaré : “Avec son album 1958 , Blick Bassy questionne les révoltes d’hier et celles d’aujourd’hui”. Quelles sont les révoltes d’aujourd’hui selon Blick Bassy, l’Africain ?
Pour moi, nous devons impérativement repenser le fonctionnement de nos espaces de vie, et comprendre et utiliser les mécanismes adéquats qui vont nous permettre d’entrer dans un monde global avec sérénité. Cela nous oblige à revoir un certain nombre de choses, mais surtout à renouer urgemment avec nos ancêtres à travers des rituels, le cultuel, et retrouver la spiritualité qui nous réconcilie avec le vivant immatériel, présent dans nos espaces et que nous ignorons, car détourné à cause des événements qui ont marqué l’histoire de ceux que l’on appelle Africains. Nous devons impérativement penser l’afrofuturisme comme le retour aux sources et la reconnexion aux valeurs ancestrales, tout en nous réconciliant avec la grande famille du vivant, créer un nouveau rapport à nous-mêmes, à notre écosystème si nous tenons à compter dans le jeu des nations.
En 2023, vous avez été nommé par le président Emmanuel Macron à la co-direction de la commission Mémoire, aux côtés de la chercheuse Karine Ramondy, pour travailler sur l’action de la France au Cameroun durant et après la colonisation. Qu’a représenté cette nomination pour vous ?
Je me considère comme un passeur, un outil qu’utilisent les ancêtres pour exprimer leur volonté. Je le dis humblement car je crois aux pouvoirs des nôtres, étant donné que nous ne sommes que leur suite. Cette nomination était donc une opportunité que les ancêtres ont voulu pour que l’outil que je suis puisse contribuer à révéler une partie de ce qui s’était passé. Je crois qu’en deux ans, nous avons fait ce qui était possible, mais qu’il reste encore beaucoup à faire.
Une nomination qui a suscité de vives réactions. Certains ont remis en question votre “légitimité” à assumer cette mission. Avec le recul, comprenez-vous ces critiques ?
Deux choses : concernant la légitimité, je comprendrais lorsqu’on me mettra en face un artiste qui produit autant d’œuvres autour non seulement de la mémoire, mais surtout de l’urgence à reconstruire nos espaces à partir d’une perspective endogène. Les gens qui critiquent ne connaissent pas le dixième de mes travaux, donc ce n’est pas grave. Samuel Eto’o est légitime et je pense que tous les Camerounais le savent. Que ne dit-on pas sur lui ? Mon rôle n’a jamais été de me substituer aux historiens qui étaient dans la commission et qui ont fait leur travail, mais d’apporter le récit des témoins, de questionner les espaces, les corps et les objets, d’apporter une perspective patrimoniale et culturelle, le culturel étant la matière première de toute existence.L’idée était donc de préparer la suite en étant présent dès le départ, car une fois le rapport produit, la vulgarisation est essentielle. Elle permet de sensibiliser afin que cela ne se reproduise plus jamais et que toutes les parties, toutes les générations soient au courant de cette histoire. La deuxième chose est de dire que la réaction des Camerounais me semble légitime. Elle est cohérente et répond au comportement d’un peuple qui, à part quelques actions éparses portées par quelques associations et personnes qui essaient avec leurs petits moyens de faire connaître cette histoire et de rendre hommage, 65 ans plus tard, n’a rien vu de fait, même pas une minute de silence, ni pour ceux tués pendant la colonisation, ni pour ceux qui ont choisi de mourir dans l’intérêt commun. Mon analyse m’oblige alors à penser que le Cameroun est hanté par tous ces esprits à qui nous avons tourné le dos. Il devient alors normal et cohérent que chaque action qui est menée pour réhabiliter les nôtres crée des remous, au lieu de chercher à retourner chaque opportunité à notre faveur. Il y a tellement à dire sur ce sujet…
Avec 80 millions de streams sur Spotify, vous êtes aujourd’hui l’une des voix les plus écoutées du Cameroun. À votre actif, plus de 25 ans de carrière, de nombreux prix et distinctions — dont le Prix Découvertes RFI 2001 avec Macase, et le Songline Awards du Meilleur Album Afrique en 2020 — que retenez-vous de ce parcours ?
Je pense qu’il s’agit d’écouter les enseignements que les dieux et la nature mettent à notre disposition pour comprendre que rien de sérieux et de durable ne se construit en claquant des doigts, qu’il faut du temps, du sérieux, de la rigueur, de la constance, de l’humilité et du professionnalisme si l’on veut aller loin. J’ai surtout été conforté par le fait que la singularité, la sincérité et l’authenticité dans la création de nos œuvres permettent de se donner une chance pour le développement d’une carrière longue et toujours grandissante. À tout ceci doivent s’ajouter l’ambition, la curiosité et la ténacité.
Vous êtes à la fois chanteur, écrivain, entrepreneur culturel et initiateur de projets artistiques. Quelle est votre vision de la culture comme levier de transformation sociale en Afrique ?
Je pense que l’Afrique ne connaîtra un véritable changement qui résonne avec l’écosystème entier que lorsque le culturel portera la perspective transformationnelle. Si l’on regarde la Chine, le Japon, et tous les pays qui ont mis en place des politiques de développement, on se rend compte que la culture est au centre de cette transformation. C’est la raison pour laquelle je m’implique en multipliant les médiums d’expression, afin de traduire ma vision à partir de différentes codifications langagières.
Quel regard portez-vous sur la scène artistique camerounaise actuelle ?
Est-elle, selon vous, suffisamment connectée à ses racines ? Le Cameroun devrait, sur certains points, s’inspirer du voisin nigérian. Au-delà du succès que connaissent quelques productions nigérianes, il est important de remarquer que beaucoup d’artistes urbains nigérians, pas toujours les plus connus à l’international, proposent des productions où leurs racines sont valorisées. Ils ont réussi à urbaniser les traditions et à les rendre attrayantes, et c’est ce que les Camerounais devraient faire. Il y a quelques exemples, mais il en faut beaucoup plus pour créer une dynamique réelle.
Qu’aimeriez-vous que l’on garde de vous, de votre art ?
Qu’on garde de moi l’image d’un vaillant et fidèle contributeur à l’émancipation du Cameroun, de l’Afrique, des vivants du monde. Que tout ce que je fais, que je produis, reste et vive sur une trajectoire recouverte d’intégrité. Que mon passage rappelle l’importance d’honorer nos ancêtres. Que ma pratique artistique soit un producteur de ponts, de liens pour une humanité en amitié avec ses composantes. Merci Blick Bassy pour cet échange. Merci Beaucoup
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Chanteur, écrivain, producteur et entrepreneur culturel, Blick Bassy est bien plus qu’un artiste : il est un passeur de mémoire, un poète de l’identité, une conscience éveillée au service des siens. Né à Yaoundé, élevé entre la capitale camerounaise et les terres de ses ancêtres, il garde en lui l’empreinte indélébile de son enfance partagée entre modernité urbaine et traditions villageoises. Ce double ancrage nourrit une œuvre profondément sincère et audacieuse. Sa musique, chantée en langue bassa, est un acte à la fois politique, poétique et spirituel. Chez lui, chanter dans sa langue maternelle n’est pas un simple choix artistique : c’est un geste de transmission, de résistance et de réappropriation culturelle. À travers ses albums, Blick Bassy explore des sonorités venues d’ailleurs — blues, électro, soul ou folk — tout en restant fidèle à l’essence de son héritage. Il incarne une modernité enracinée, curieuse du monde mais farouchement attachée à ses origines. En 2019, il fait un geste fort en dédiant un album entier à la figure de Ruben Um Nyobè, héros indépendantiste camerounais assassiné en 1958. Avec 1958, Blick Bassy ne se contente pas de rendre hommage : il interroge, il éclaire, il réveille des consciences en mettant en musique une histoire trop longtemps tue. Cet engagement pour la vérité et la justice mémorielle ne s’arrête pas là. En 2023, il est nommé co-président de la Commission Mémoire sur l’action de la France au Cameroun, une mission délicate qu’il mènera avec rigueur, hauteur de vue et humanisme. À travers tous ses projets, Blick Bassy ne cesse de questionner notre rapport au passé, à la culture, à la langue et à l’histoire. Il croit fermement que la reconnaissance de nos héros, la valorisation de nos langues et la préservation de notre patrimoine sont des piliers essentiels pour bâtir l’avenir. Porte-voix d’une génération en quête de sens, il fait entendre, avec élégance et conviction, une autre façon d’être au monde : libre, digne, enracinée.
Junior BANGUE