Sally Nyolo: Oser convoquer l’héritage pour équilibrer les échanges culturels

mars 24, 2026 0 12

Aujourd’hui où les structures sociales se transforment avec des impacts souvent négatifs sur les communautés, l’art s’impose comme moyen de développement de la personnalité individuelle et le renforcement de la cohésion sociale. Sally Nyolo, née en 1965 à Eyeng-Meyong dans la région du centre au Cameroun est une autrice, compositrice, interprète, productrice et comédienne camerounaise. Elle est une artiste majeure des musiques du monde, reconnue pour sa valorisation des musiques africaines sur les grandes scènes des quatre continents.

Généreuse, Talentueuse, Attachante et Authentique, son œuvre met en exergue l’expression de la tolérance dans les arts en général et dans la musique contemporaine en particulier. À travers ses projets, il est possible de voir comment la réticence à la culture lointaine est une contribution originale sur les imaginaires symboliques des artistes actuels, une source de proposition esthétique d’avant- garde. Ses projets s’inscrivent dans un contexte marqué par une certaine schizophrénie postcoloniale où le passé a été oublié. Elle a probablement ressenti la nécessité de réécrire l’histoire. Ce qui l’intéresse ce sont les récits, les personnes, les sonorités. Le monde qui l’entoure en général. Mais, elle ne se propose pas seulement de réinterpréter les choses, mais de créer de nouvelles histoires, de nouveaux rythmes, en les adaptant au monde contemporain. Dans une démarche césairienne sous-tendue par une « négritude tournée vers le futur et ouverte à l’autre », ses projets confrontent passé et présent, tradition et contemporanéité : utilisation des instruments de musiques anciens, des contes, des chants et des jeux d’acteurs qu’elle recontextualise. Les projets artistiques présentés ici, témoignent d’ailleurs de son implication et de ses préoccupations face aux problématiques mondiales actuelles.

Ses albums s’inscrivent dans la même thématique que celle proposée par les Rencontres photographiques de Bamako en 2011 : « les structures, repères de base de nos sociétés, peuvent-elles encore tenir, se métamorphoser ou coexister dans ce monde en transition ? » (Michket Krifa 2011). Pour Sally Nyolo c’est par le truchement de la musique que les peuples issus des horizons divers seront capables de créer leurs propres réseaux et se réapproprier un monde en transition, où échanges et déplacements fracturent l’espace-temps. Sally Nyolo est d’ailleurs fière de faire partie non seulement de l’Afrique, de son Cameroun natal, mais aussi du monde : « Je suis bel et bien entre deux cultures. Je fais la part des choses, entre ma culture camerounaise et les autres cultures que j’ai eu à rencontrer et à vivre. Et j’ai réussi à avoir une identité avec la somme de ces cultures. Je me sens bien avec ça. » Dans son album Tiger Run, par exemple, nous pouvons découvrir les déclinaisons du bikutsi avec d’importants changements rythmiques avec notamment la présence du mvet et autres éléments puisés lors des multiples échanges avec des artistes d’ailleurs. Elle dit à cet effet : « On apprend toujours des autres, même à distance, quand on se met à la portée de quelqu’un pour faire sonner la musique. » Passionnée de jeux polyphoniques et polyrythmiques, maîtrisant des sonorités et des langues différentes, elle a porté sur les scènes internationales des instruments de l’Afrique centrale, tel le Mvet, les calebasses, les kass-kass, le nkul.

Elle a produit des artistes du Cameroun, de Guinée Konakry, de France, du Japon et a participé à des productions au Brésil et aux Etats- Unis. « Toujours en quête de rencontres et de passerelles, Sally nous ouvre une fenêtre, avec cet album instrumental, sur la musicalité vibrante du Cameroun ». (RFI Instrumental. http//www.rfi-instrumental.com). Ces dernières années Sally Nyolo partage des sonorités bikutsi aux quatre coins de la planète. Avec son répertoire des albums : Tribu, Multiculti et Zaïone pour lesquels elle s’est mélangée avec des artistes japonais, brésiliens et américains, elle a pu voir combien d’autres artistes sont attachés aux sonorités venues d’Afrique. Dans ses propos, on peut découvrir tout l’intérêt que porte le public du monde sur des sonorités qui ne sont pas toujours les leurs. « Le bikutsi que j’ai joué était très intéressant pour eux car, peu importe les horizons d’où ils venaient — du jazz, du rap, de la bossa, de la samba —, ils trouvaient toujours une porte par laquelle on arrivait à se trouver, à partager des émotions. J’appelle ça une ouverture pour l’enrichissement de la musique du monde ». Sally Nyolo fait bel et bien partie de ces artistes qui ont eu le label « musiques du monde », qui est un pont entre les cultures. Le souci de transmission qui habite son imaginaire est à l’origine de son récent projet « Héritage », présenté le 14 décembre dernier au Palais des Congrès de Yaoundé, où elle a rendu hommage au rôle que joue la femme, mère de l’humanité, dans la transmission de la culture et la fabrication des richesses. Son témoignage en dit long : « Heritages » c’était la soirée de l’annonce au grand public de la sortie officielle de la collection de livres transmédia « Un soir au coin du feu ». Je l’ai appelée ainsi car je voulais thématiser la question de la transmission, notamment à travers les contes, en allant au-delà de la notion de patrimoine. En mettant l’accent sur l’appellation anglaise « heritages », je voulais rappeler qu’il y avait aussi un matrimoine. Et la soirée a consisté en des rencontres intergénérationnelles autour du conte, d’un défilé de mode et quelques morceaux à succès de mon répertoire. »

Ce brillant projet a d’ailleurs remporté le Grand Prix SACEM 2024 du répertoire jeune public pour sa collection de contes musicaux et transmédia « Un soir au coin du feu ». Il est possible de comprendre le choix du Musée ethnographique et historique des peuples de la forêt, précisément devant la cuisine sacrée, pour son annonce à la presse. Il s’agit là d’un lieu hautement symbolique des femmes porteuses et vecteurs de transmission de richesses culturelles. La démarche créative de Sally Nyolo favorise l’inter-culturalisme, un concept qui privilégie « l’unité fondamentale des hommes et des femmes en tant qu’êtres humains », et base sur laquelle peut s’établir un système équilibré d’échange. Son choix esthétique semble être un questionnement sur le devenir de l’humain dans ce monde devenu un village planétaire. Pour garder ses propres repères, elle puise dans ses racines africaines et précisément camerounaises, ce qui lui permet de se projeter sans crainte dans la « world music ». Elle construit son univers tout en tenant compte de toutes ces réalités. Celles-ci deviennent des sujets qui interrogent sur les questions d’identité, nous conviant tous à ne pas perdre nos repères. Elles ouvrent ainsi sur l’évidence de la liberté.

Extrait de IYANKA Magazine N°2 – Par Ruth Colette AFANE BELINGA Historienne d’art

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