Mevungu : Le souffle d’un patrimoine vivant

Du 2 au 7 mars 2026 dernier, la ville de Yaoundé a vibré au rythme de la 10ᵉ édition du Festival Mevungu qui célèbre un ancien rite féminin du peuple Béti, aujourd’hui revisité comme espace de dialogue et de création contemporaine. Entre transmission culturelle, professionnalisation artistique et ouverture aux hommes, l’événement s’affirme comme un laboratoire où la tradition se réinvente et participe à l’émergence d’une économie culturelle portée par les femmes.

Rite sacré, le Mevungu était à l’origine un cri primal, une affirmation cosmique du corps féminin comme source de fécondité, rempart social et instrument de justice. Les échos de la 10ᵉ édition du Festival International de Danse au Féminin Mevungu, tenue du 2 au 7 mars 2026 à Yaoundé, résonnent encore, témoignant que cet art demeure un patrimoine vivant, un fleuve qui irrigue les consciences africaines et refuse obstinément l’oubli.
Pour en mesurer la profondeur, il faut plonger aux sources des peuples Ewondo, Bulu et Bene, du groupe Béti. Le rite originel transcendait la simple chorégraphie : il tissait un système de régulation sociale. Célébré dans le secret des nuits, sous l’autorité de la « Nnóm Mevungu », la mère du rite, il déroulait ses incantations au rythme des cymbales de raphia. Les initiées y exaltaient leur corps comme creuset de création, de réparation et de contre-pouvoir. On y puisait la guérison de la stérilité, la purification du village, et même la sanction des fautes masculines. Combattu par les missions chrétiennes qui y virent une « obscénité païenne », le rituel, tel un rhizome, a survécu dans l’ombre pour refleurir aujourd’hui sous le soleil urbain.

L’audace de la transmission
Portée par l’association Dji Ne Na Dge Ne Na (Regarde-moi comme je suis) et sa fondatrice visionnaire, Sylviane Messina, cette édition anniversaire marque un seuil : du giron secret à la scène inclusive. L’audace ? Ouvrir la danse aux hommes. Non pour rompre un pacte, mais pour désarmer les regards et sceller une alliance entre genres. « Le festival est né pour créer une synergie entre danseuses et femmes dites “normales” qui assument leur choix de vie professionnelle, explique-t-elle. Ensemble, nous démystifions le regard social sur la danse, brisons les stigmates et les préjugés. »
Six jours durant, Yaoundé a dansé sur trois scènes : la solennité du Temple Aki Ngoss à Bastos, l’audace du Laboratoire Othni, la fougue du Cénacle AJAP à Soa. Vingt spectacles, des battles, des conférences, des expositions, un karaoké culturel, le tout offert à tous.
Mevungu s’est affirmé comme un laboratoire de professionnalisation. Dix ateliers ont exploré la transe revisitée, la Heels Dance avec Santana Nkong, la lumière avec Roch Amedet Banzouzi, ou les chorégraphies contemporaines guidées par le Burkinabè Serge Aimé Coulibaly. Les Amazones du Sahel et le Battle Born Crew ont incarné cette fusion : la gestuelle ancienne épousant le flow urbain et les souffles du monde. Le message est limpide : faire du geste un métier. Par des tarifs modiques et une programmation ouverte, le festival démolit les murs sociaux, prouvant que la culture peut être un levier d’émancipation pour les femmes du continent.

Danser pour exister
Pourquoi cette résonance ? En prélude à la Journée internationale des droits des femmes, Mevungu proclame que le corps féminin africain est un territoire politique. Le revendiquer en 2026, c’est refuser tout récit imposé, qu’il vienne des anciens colonisateurs, des médias ou des patriarcats. C’est muer une tradition millénaire en moteur de souveraineté culturelle, en dialogue avec d’autres mémoires du continent : les danses zulu en Afrique du Sud, le Mukanda luba en RDC, ou le Gèlèdé des femmes yoruba au Nigeria. Partout, de l’Afrique aux diasporas, ces expressions réapproprient le corps comme arme de résistance et de création.
Les projecteurs s’éteignent, les tambours, eux, ne cessent de battre. Le festival a transformé le rite en conversation universelle. Mevungu palpite encore : il nous appelle à rejoindre le cercle pour tisser notre histoire commune. Car quand une femme danse sur cette terre ou ailleurs, elle ne se contente pas de se mouvoir : elle réinvente le monde.
Francine Alibaka