L’Ère Nouvelle du Cinéma Africain : Un Rayonnement à Conquérir
Entre éclats sur les scènes internationales et défis structurels persistants, le cinéma africain vit sa mue. Porté par une créativité foisonnante et des succès symboliques, le secteur affiche un potentiel économique colossal. Mais sa transformation en puissance culturelle et industrielle mondiale reste à conquérir, entre piratage, manque de salles et soif d’investissements.

Dim lights, action… Et si la prochaine grande onde de choc cinématographique naissait non pas de Los Angeles, mais de Lagos, Yaoundé ou Addis-Abeba ? Le cinéma africain ne sollicite plus d’autorisation : il produit en flux continu, perce sur la Croisette, attire les investissements massifs de sa diaspora. Pourtant, le piratage dévore les recettes, la censure verrouille certains territoires, les salles demeurent une denrée rare. Le continent peut-il concrètement métamorphoser son potentiel – 20 milliards de dollars et 20 millions d’emplois – en réalité palpable ?
Depuis 2021, l’industrie cinématographique et audiovisuelle africaine accélère sans faiblir. Le rapport de l’UNESCO de 2021 reste la référence incontestée. Il évalue la contribution du secteur à près de 5 milliards de dollars au PIB continental et environ 5 millions d’emplois directs et indirects. Le potentiel maximal, lui, atteint plus de 20 milliards de dollars supplémentaires et plus de 20 millions d’emplois, à condition que les entraves majeures soient levées. En cette année 2026, le chemin reste long. Le piratage fait s’évaporer entre 50 et 75 % des revenus. On ne compte qu’un écran de cinéma pour 787 000 habitants en moyenne, contre un pour 50 000 en Europe. Seulement 44 % des pays africains disposent d’une commission cinématographique et 55 % d’une politique dédiée.
Le Nigeria en tête Le Nigeria domine largement en volume avec quelque 2 500 films par an, se hissant au rang de seconde industrie mondiale après Bollywood. Nollywood produit à un rythme effréné, mais les producteurs voient leurs fortunes se dérober sous les coups du piratage physique et numérique. L’Afrique du Sud attire les coproductions internationales grâce à ses infrastructures solides et ses incitations fiscales. L’Éthiopie, la Tunisie et le Maroc brillent régulièrement sous les projecteurs des grands festivals. Dans de nombreux autres pays, l’absence de studios et de financements publics étouffe une multitude de projets avant même le premier clap

L’Afrique force les portes du temple
Lors de la 78e édition du Festival de Cannes en mai 2025, six œuvres africaines figuraient en sélection officielle, un record retentissant. My Father’s Shadow d’Akinola Davies Jr., premier film nigérian présenté dans la section Un Certain Regard, plonge dans le Lagos de 1993, entre crise électorale et avènement de la dictature d’Abacha. Il a reçu une mention spéciale de la Caméra d’or. The Last Tears of the Deceased de l’Éthiopien Beza Hailu Lemma a quant à lui remporté le prix Next Step. Le film suit un jeune prêtre orthodoxe enquêtant sur sa propre mort supposée en 1980 et sur sa résurrection, portant un regard sans concession sur la foi et la société éthiopienne.
Prince Baba Agba, conseiller culturel du président Bola Tinubu, a souligné que « cette première entrée en compétition attestait de la maturité désormais atteinte par le cinéma nigérian ».
Écrans Noirs, le pouls vivant du continent
Le Festival Écrans Noirs de Yaoundé demeure l’un des moteurs les plus puissants du continent. Sa 29e édition s’est tenue du 20 au 27 septembre 2025 autour du thème « Les défis de la distribution du cinéma africain sur et en dehors du continent ». Les salles affichaient complet au Palais des Congrès, à l’Institut Français et à l’ex-Canal Olympia.
La formation intensive via l’ISCAC, les ateliers pratiques et les débats francs ont animé la semaine. Le palmarès a célébré Carved by the Wind de Layla Triqui (Écran d’Or), Minimais in a Titanic World de Philbert Aimé Mbabazi (meilleur long métrage d’Afrique centrale), Malgré tout d’Enah Johnscott (meilleur long métrage camerounais), Étau du Mensonge de Brusel Foncha (meilleure websérie) et Rosine Nguemgaing (meilleur rôle féminin dans Classe A Part). Akissi Delta a reçu l’Écran d’honneur et Joseph Rene Moifo Takou a remporté le concours « 10 jours pour un film » avec Code Vert.
Les freins persistants
Sylvie Nwet, réalisatrice et productrice camerounaise, a résumé l’état d’esprit ambiant : « Le cinéma africain n’a rien à envier au cinéma mondial, car chacun a sa spécificité, son histoire. Seules les techniques sont universelles. Les maîtriser, c’est produire. Pour moi, le cinéma se résume à deux mots : voyage et liberté. »
En Égypte, la censure militaire sous le régime al-Sissi surveille étroitement les scripts et bride sévèrement la liberté créative. À l’échelle du continent, le manque de salles, la rareté des fonds publics et l’insuffisance de studios continuent de freiner l’essor. Le piratage opère des ravages massifs, même si le streaming légal progresse avec des acteurs comme Netflix et Showmax.

Contre-attaques inspirantes
Idris Elba agit concrètement. À 53 ans, fier de ses origines ghanéenne et sierra-léonaise, il a dévoilé en mars 2025 un studio à Accra s’étendant sur 22 acres près d’Osu Castle. À Zanzibar, le projet Zollywood avance, des terres ayant été allouées par le gouvernement. L’acteur-réalisateur prévoit de s’installer durablement sur le continent d’ici cinq à dix ans. Il martèle que le cinéma africain n’est pas jeune, que ses histoires n’ont pas encore trouvé leur juste place dans le paysage mondial et qu’il faut remplir les salles avec nos propres publics.
Son message est sans détour : « La frontière entre faire un film et rêver d’en faire un est désormais mince. Lancez-vous. Apprenez sur le tas. » Benedict Oramah, président d’Afreximbank, a pour sa part lancé un fonds d’un milliard de dollars destiné à la production, la distribution et les infrastructures.
Le momentum est là
Delphine Manoury de TV5 Monde insiste sur « la nécessité de structurer les filières audiovisuelles, les studios, les moyens techniques, de former les gens et de viser un niveau international ».
Le continent est en mouvement. Les histoires sont là, puissantes. Les talents brûlent d’impatience. Si le piratage est endigué, si les écrans se multiplient, si la formation et le financement suivent, l’explosion créative est inéluctable. La question se pose alors : attendez-vous de voir cette renaissance défiler sur votre écran, ou serez-vous de ceux qui la bâtissent ?