Lubiana, entre deux mondes
Une voix à la fois douce et puissante, une kora qui vibre au rythme des traditions, et des récits qui tissent des ponts entre les cultures… Lubiana est une artiste entre deux mondes. Née en Belgique d’un père camerounais et d’une mère belge, elle embrasse son métissage comme une force et fait de la musique un espace d’exploration identitaire et d’hommage aux racines africaines qui l’habitent.
Son deuxième album, Terre Rouge, est une déclaration d’amour à la terre de ses ancêtres, une traversée musicale où se mêlent rythmes mandingues, world music, soul jazz et introspection. Pour le mois de la femme, Lubiana est de passage au Cameroun pour deux dates exclusives dans les Instituts Français. Rencontre avec une conteuse d’histoires, qui chante l’Afrique avec le cœur et l’âme.
1 – Bonjour Lubiana ! Merci de nous accorder cet entretien…
Bonjour Iyanka ! J’ai appris qu’on s’est raté à Yaoundé. Donc merci beaucoup à vous d’avoir fait le chemin et d’être venu jusqu’ici. 2 – Vous êtes née en Belgique d’un père camerounais et d’une mère belge. Comment avez-vous vécu ce métissage culturel tout au long de votre enfance ? Je suis venue au Cameroun, la première fois, j’avais dix mois pour saluer les ancêtres à l’Ouest. Et après, je suis venue tous les ans jusqu’à mes seize ans. Je passais un mois ici. Je sais que pour moi c’était naturel, mais c’est juste d’abord j’arrive. La première chose dont je me souviens, c’est la chaleur dès que j’arrive à Douala. C’est comme si j’avais une chape de plomb qui me tombait sur les épaules. (Rires). Et puis surtout j’étais triste à chaque fois de rentrer. À ce moment-là, il n’y avait pas forcément WhatsApp et tout ça. Je ne pouvais plus vraiment parler à ma famille. On s’envoyait des lettres pendant quasiment un an. Donc ça c’était un peu dur pour moi.
3 – Malgré vos vacances passées dans le village de votre père à Bangoua, à l’Ouest-Cameroun, votre quotidien s’est principalement déroulé en Belgique. À quel moment avez-vous ressenti le besoin d’explorer plus en profondeur vos racines camerounaises et, plus largement, africaines ?
Quand j’étais petite, je ne me posais pas de questions. J’allais voir ma famille au Cameroun. Et puis pour moi, c’était normal. Je ne me rendais pas compte que ce n’était pas le quotidien de tous les enfants. Mais après, quand j’ai eu 15-16 ans, je n’ai plus trop voulu y aller. Parce qu’on m’appelle beaucoup « la blanche ». Et qu’à la fin, ça devenait un peu fatigant pour moi. J’ai ressenti le besoin vers la vingtaine. Quand j’ai découvert mon instrument, la kora, un instrument traditionnel d’Afrique aussi, d’Afrique de l’Ouest, que je me suis dit qu’il fallait que je retourne aussi sur la terre de mes ancêtres.
4 – Dans La Blanche, titre extrait de votre album Terre Rouge (2024), vous chantez : « Je suis la Blanche comme ils m’appellent parfois, la Noire comme ils aiment me le faire savoir ». Un texte puissant qui aborde la complexité du métissage. Quelle part de votre propre histoire et de vos questionnements identitaires y transparaît ?
Je pense que c’est un peu le contexte même du métissage. D’ailleurs, c’était marrant parce qu’hier, on a fait un micro-trottoir avec Loïc Abondo de l’IFC, qui est albinos. Et on s’est dit tous les deux, nous on nous appelle les Blancs depuis qu’on est petits. On a été demander aux Camerounais, à Yaoundé, pourquoi vous nous appelez les Blancs ? C’est très intéressant parce que pour eux, Loïc est blanc, mais au fond, il est noir. Et moi, je suis blanche, et au fond, je suis blanche. Ils disent même tes cheveux, ça se voit. Ils ne se doutaient même pas que j’étais métisse. Ici, qu’on me dise que mes cheveux sont des cheveux de blanc, alors que c’est la première chose qu’on me dit quand je suis en Europe, c’est « mais tu viens d’où ? Tu as un afro, je peux toucher tes cheveux ? Tu es de sangs mêlés.» C’est un peu ça, le métissage. C’est que finalement, ici, je suis étrangère. Et puis en Europe, on me fait comprendre aussi de toute façon que je suis étrangère.En même temps, dans la chanson « La Blanche », je dis quand même que c’est beau qu’elles sont grandes, nos racines et que le fait de vivre aussi avec ce métissage fait que je m’ouvre au monde, à la culture du monde. Donc aujourd’hui, je chante « La Blanche » avec le sourire.
5 – Votre musique ne se limite pas à votre parcours personnel, elle évoque aussi l’Afrique, ses peuples et ses histoires. Comment parvenez-vous, dans votre processus de création, à retranscrire avec autant d’authenticité des récits parfois éloignés de votre propre vécu géographique ?
En fait, ce ne sont que des choses que j’ai vécues, notamment la chanson « Mali » que j’ai écrite avec Toumani Diabaté. C’est parce que j’ai passé beaucoup de temps au Mali avec lui. Et c’est comme ça que cette chanson est née. J’ai passé beaucoup de temps en Afrique de l’Ouest, au Sénégal, en Gambie, pour me former à mon instrument: la kora. J’ai beaucoup voyagé en Afrique. C’est vraiment sur ces terres que je me ressource le plus et j’essaie de passer le plus de temps possible sur le continent. Farafina Mousso, ça veut dire « femme africaine ». C’est une ode à toutes les femmes, toutes les femmes noires, toutes mes tantes, mes cousines, mes petites cousines aussi. En fait, c’est une chanson vraiment qui met les femmes à l’honneur. Et quand j’ai écrit cette chanson, j’ai pensé à Gaël Faye. Avec le recul, ça nous a semblé évident d’aller aussi à la rencontre de femmes rwandaises. Mais c’est parce qu’il habite là, parce que je sais que ça lui tient aussi à cœur. Il a fait un documentaire sur le silence des maux, sur toutes les violences qui ont été faites aux femmes. Mais au-delà de ça, c’est vraiment une déclaration d’amour aux femmes, de manière globale. C’est très personnel aussi parce que j’ai grandi avec des tantes, avec ma grand-mère, mes soeurs aussi qui avaient tellement de résilience et de force. Donc j’avais envie d’écrire cette chanson pour elles aussi.
6 – Votre parcours est jalonné d’expériences marquantes : The Voice Belgique, le Conservatoire de musique de Louvain, des premières parties d’artistes de renom, et une discographie déjà riche. À ce stade, quelles sont vos aspirations artistiques ?
J’aime beaucoup la rencontre des cultures. Et donc à chaque fois que je voyage, j’essaie d’écouter les musiques traditionnelles. J’adore les instruments traditionnels, j’aime le son organique, j’aime le son vivant. Et au-delà des instruments, j’aime l’histoire qui entoure ça. Donc je sais que pour la création de Terre Rouge , j’ai passé beaucoup de temps à écouter des albums d’Ali Farka Touré, de Toumani, de Mory Kanté. J’ai écouté Fatoumata Diawara, Oumou Sangaré, Manu Dibango. J’ai écouté beaucoup d’instruments traditionnels aussi. En même temps, j’ai bien eu un parcours jazz. J’ai grandi aussi avec tous les classiques de la chanson française avec ma maman. Donc c’est très large. Mais j’aime écouter les musiques traditionnelles. Et finalement, on retrouve un peu tout ça. Par exemple, savoir si je me sens plus africaine ou européenne, c’est comme me demander si je préfère ma maman ou mon père. Pour moi, il n’y a pas de différence. Je suis un, en fait. Je suis autant africaine que je suis européenne. Même si, bon, pour demander aux gens dans la Russie, ils vont dire que non. Mais moi, je me sens aussi bien ici au Cameroun, qu’en Belgique.
7- … Et humainement, quels sont vos rêves, vos engagements ?
Moi, mon rêve, c’est d’être un vaisseau, de partager de l’amour, d’être au service de Dieu. C’est ça, mon souhait.
8 – Le retour aux sources est une notion qui revient souvent dans votre discours. Selon vous, s’agit-il d’un impératif partagé ou d’une quête strictement personnelle ?
J’avais vu une interview que je trouvais très intéressante. C’est qu’en tant qu’artiste, on doit d’abord créer pour soi. Et je pense que c’est vrai. Avant même de créer, en se disant « Est-ce que ça va plaire ? Est-ce que ça va marcher ? », il faut partir de quelque chose, d’un besoin. Et je crois que moi, même sur mes réseaux, je crée et je poste du contenu que j’aurais aimé voir. Je parle beaucoup du métissage, je parle de mes voyages aussi sur le continent africain, je parle aussi de ma découverte de la kora; ce que je transmets, c’est quelque chose que j’aurais aimé voir en tant qu’enfant métisse. Je pense qu’en créant à partir de quelque chose qui est authentique et pur, c’est comme ça qu’on touche les gens. Quand j’ai écrit La Blanche, bien sûr, je pensais qu’il n’y avait que moi qui allait vivre ça. Parce que toutes mes cousines et mes cousins, ils sont camerounais, donc pourquoi est-ce qu’ils allaient raisonner ? Et finalement, j’ai eu plein d’amis même qui ont grandi en Europe, mais qui sont maliens, sénégalais, qui me disent: « Quand je vais au pays, je suis un européen, je suis un blanc ». Et même j’ai des cousins qui sont assez clairs de peau, qui sont camerounais, qui me disent: « Moi aussi, on va me faire comprendre que je suis clair de peau.» .
9 – Y a-t-il des artistes camerounais dont la musique vous touche particulièrement et avec qui vous aimeriez collaborer ?
J’adorerais collaborer avec Richard Bona. J’adorerais ! J’adore sa musique. J’adore Blick Bassy aussi. Ce sont deux artistes qui me touchent énormément. Ils ont une sensibilité au son. Ils me parlent. Et Blick, je sais qu’il est à Kribi, en plus, en ce moment, on s’est raté. Parce qu’il voulait venir, mais Kribi c’est un peu loin. Mais c’est vrai que Blick, on a beaucoup parlé aussi quand je lui ai expliqué que je voulais faire cet album Terre Rouge. Je lui ai parlé de mon cheminement. Peut-être que c’est quelque chose qui arrivera.
10 – Enfin, si vous deviez laisser une empreinte à travers votre art, que souhaiteriez-vous que l’on retienne de vous ?
C’est toujours la même chose, c’est l’amour. Parce que pour moi, il n’y a que ça qui compte. Donc j’espère qu’à travers ma musique, je pourrais apporter aussi une contribution à élever les fréquences de la Terre, comme on le fait tous, pour avoir un quotidien, une vie un peu plus dans l’amour, dans l’humanité, le respect, dans l’ouverture à l’autre. C’est ça, les valeurs que je prône. 11 – Merci Lubiana pour cet échange enrichissant ! Merci à vous, pour cette belle interview. C’était très intéressant.