Canton Bell : quand les Reines sortent de l’ombre
Canton Bell : quand les Reines sortent de l’ombre.
Vendredi dernier, à l’Hôtel Sawa de Douala, près de cents femmes ont répondu à l’appel. Elles n’étaient pas venues assister à une conférence. Elles étaient venues réparer une absence.
Sous l’impulsion de la Reine Clarisse Douala Bell, une rencontre culturelle et scientifique a tenté de rendre visible ce que les récits officiels avaient longtemps laissé en marge : la place et l’impact des Reines et Reines-Mères Douala Bell au sein de la chefferie traditionnelle. Le thème était clair. Le sous-texte, plus profond encore. Si l’Allemagne s’apprête à honorer Rudolf Duala Manga Bell et son épouse Emily à Cologne, pourquoi le Cameroun continuerait-il d’ignorer les femmes qui, génération après génération, ont porté, conseillé et stabilisé l’institution royale ?
La reine n’est pas l’épouse du chef
« La reine n’est pas l’épouse du chef. Elle est l’institution qui fait le chef. »
Cette phrase, prononcée par la Reine Clarisse Douala Bell, a posé d’emblée le cadre. Autour d’elle, un panel solide : la Professeure Cécile Dolisane Ebosse, spécialiste des littératures et civilisations africaines ; la Professeure Nadeige Laure Ngo Nlend, historienne ; Esther Ngalle Mbonjo, juriste et experte des droits des femmes ; et la Princesse Marylin Douala Bell, présidente de Doual’art. La modération était assurée par Michèle Esso.
Les échanges ont mis en lumière une réalité longtemps minimisée. Dans l’organisation traditionnelle, le pouvoir ne se réduit pas à la personne du monarque. Il repose sur une complémentarité. La Reine-Mère apparaît comme gardienne de la lignée, de la mémoire et des traditions. La Reine exerce des fonctions de médiation, d’éducation, de cohésion sociale, parfois diplomatiques et économiques. Un pouvoir souvent discret, mais déterminant.
Rappeler une place qui a toujours existé.
La Princesse Marylin Douala Bell l’a formulé sans détour :
« Nous ne sommes pas ici pour réclamer une place. Nous sommes ici pour rappeler une place qui a toujours existé mais qui a été rendue invisible. »
Le défi est immense. Les informations existent, mais elles sont éparpillées dans les familles, transmises oralement, rarement documentées. Chacun détient un fragment. Le moment est venu de rassembler ces fragments pour construire une histoire collective. Recenser les trajectoires d’Ekedi, Adamaris, Engome, Enangue, Endale et de tant d’autres. Retrouver leurs parcours. Comprendre leur contribution réelle au fonctionnement des institutions traditionnelles.
Emily, le fil conducteur
L’hommage rendu à Emily Douala Manga Bell a servi de fil rouge. Longtemps réduite au statut d’épouse du martyr de 1914, elle retrouve aujourd’hui une place dans le récit. Après Berlin en 2022, Cologne s’apprête à inscrire son nom aux côtés de celui de Rudolf. Ce geste international oblige à regarder autrement l’histoire de la résistance camerounaise : derrière les grandes figures masculines, il y avait aussi des femmes qui partageaient les risques, portaient les responsabilités familiales et construisaient les solidarités.
Un héritage à activer
Au-delà de la mémoire, la conférence a porté un message résolument contemporain. Les Reines et Reines-Mères peuvent servir de modèles aux nouvelles générations : leadership, entrepreneuriat, œuvres sociales, transmission culturelle, défense des droits des femmes. Il ne s’agit pas de figer ces figures dans un passé glorieux, mais de comprendre ce que leur héritage peut produire aujourd’hui.
La présence de Denise Epoté , accueillie par une ovation, a donné à cette transmission une dimension symbolique supplémentaire. Une génération de femmes qui a ouvert des chemins regardait une autre génération en train de réécrire le récit.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de préserver le patrimoine. Il est de le raconter avec toutes ses voix.
Francine Alibaka